Cosmic & Cool

JE CHANTE LA FAMILLE GALACTIQUE

        

_« Frère Plutonien, sois le bienvenu ! » « Frère Plutonien ! » reprend le chœur. « Sœur Vénusienne : tu es ici chez toi ! » De multiples voix répètent. « Sœur Vénusienne ! » « Frère Saturnien, ta couche est prête ! » « Frère Saturnien ! » Face à une quarantaine de personnes en chaussettes, assises en tailleur, un homme barbu et chevelu, habillé tout en noir, psalmodie un chant étrange. Sa langue inconnue m’envoûte. Chacun se lève, ramasse l’un des nombreux morceaux de faux cristal qui parsèment le sol, embrasse le caillou puis en couronne sa tête. Bienvenu chez les Zaëliens ! La vérité est ailleurs et Maître Zaël est son adresse. Notre mission : accueillir les extra-terrestres. Un conseil : rejoignez-nous avant qu’il ne soit trop tard. ( Quiconque nous traitera de collabo sera immédiatement dénoncé auprès des nouvelles autorités cosmiques.) « I have got an idea, Man ! » me chuchote Justin Showoff, le célèbre fashion director, à la sortie  de la réunion que nous avons rejoint, après avoir lu la page « loisirs » du « Figaroscope ».

Trois mois plus tard. Hormis les légères vibrations qui pulsent au sol et le long des parois ainsi que de temps à autre, l’écho d’un carillon cristallin, rien ne signale que nous voguons à bord d’un vaisseau spatial. Rien si ce n’est l’exquis ballet que nos anatomies sublimes géométrisent dans les airs. Voilés d’un transparent tulle blanc, les seins palpitants de Diane effleurent un instant mon nez comme la jouvencelle opère une gracieuse figure avant d’aller rejoindre Justin Showoff, lequel pivote et nage vers elle. D’une délicate poussée des mollets, je me propulse vers le plafond, afin de capter quelques buzz, manquant buter de quelques centimètres dans le postérieur du Marquis. Rien ne vaut l’apesanteur pour qui souhaite parfaire sa lounging-attitude. Nos neurones débordent de suavité. Au son des nappes séminales d’un groove des plus deep, nos chakkras fusionnent en une extase astrale. Nous autres membres de la Cosmic Family, n’oublions cependant pas notre mission : les retrouvailles et l’évangélisation de toutes les créatures vivantes, disséminées par-delà nos médiocres horizons terrestres sous la bannière de la hype. En attendant, please do not disturb : nous sommes en plein boofing. Tout est blanc. Les murs. Les vêtements. La nourriture. Pureté absolue. Dans de petites capsules transparentes, de virginaux aliments flottent vers nous. Mozzarella. Yaourt. Sushis. Litchis. Nos intestins ne méritent-ils pas d’être conceptuels, eux aussi, quelque part ?

Justin Showoff : « J’ai découvert que la terre était désormais trop petite pour moi… N’avais-je pas enseigné le style à des milliards d’êtres humains ? Pourquoi ignorer le reste de l’univers ? One family ! Grâce à vous mes amis, le plutonien sera chic, le neptunien deviendra trendy, le martien se fera smart et le saturnien apparaîtra fringant ! »

Songeur, Justin S. s’interrompt. Une goutte crémeuse et blanchâtre est tombée sur son front. Un petit cylindre d’une transparence laiteuse, mesurant une quinzaine de centimètres, évolue au milieu de nous. Diable ! Un OVNI ! Ami ou ennemi ? Le tube laisse échapper par l’une de ses extrémités ouverte un liquide épais qui, au contact de l’atmosphère privée de gravité, se condense en gouttes compactes. L’une d’elles vient de choir sur les lèvres de Priscilla. D’un coup de langue aussi réflexe qu’expert, la substance disparaît. Malheureuse ! Et s’il s’agissait d’un poison intersidéral ?  Frétillant comme un goujon, le Marquis, d’ordinaire si pataud, fond vers le mystérieux rouleau. Sa bouche s’ouvre et se referme spasmodiquement pour avaler la substance inconnue…Ta frivolité nous perdra, maudit Marquis ! Soudain, des cris retentissent. « Salaud !…Salaud ! » Joy de Rochette, passablement échevelée apparaît brusquement.  Très en colère et toute nue. « Quel salaud ! »jure-t-elle, essoufflée. Et tout à coup, surgit Roger, tout aussi nu mais bien plus velu. Deux passagers clandestins ! Roger “ Prestige » bondit vers l’OVNI qu’il saisit. « Salut les poteaux ! » fait-il avec sa coutumière urbanité. Joy, toujours aussi hardcore, tente vainement de lui tirer les cheveux. Brandissant le tube devant son nez et le secouant afin d’en extraire tout le contenu, Roger plaide. « Tu vois Chérie, tout est là-dedans…Et pas une goutte en toi ! »

Je m’élance à la suite de Showoff qui s’est éclipsé. Dans les soutes, Justin souffle entre ses dents et transpirant, entaille au cutter une vingtaine d’emballages frappés du sigle « RP »  »(entreposés à côté des caisses J.S.). À l’intérieur, les invendus des collections Praccigudda des années 92, 93 et 94. «Bastard !» murmure J.S.. « Eh ouais, mon p’tit pote : moi aussi j’aime les extra-terrestres…Surtout s’ils sont solvables ! »Nous nous retournons : R.P. est là qui ricane en envoyant vers nous la fumée de son Havane. Dans un hurlement à peine humain, Justin se jette sur lui. Ses mains étranglent Roger qui se met à tousser et à verdir. «  Allons, gentlemen, un peu de self-control ! De grâce, mes amis ! Je vous en supplie ! Quel spectacle donnez-vous à nos cousins galactiques ? » S’interposer ? La sueur et l’adrénaline ne constituent guère mon élément naturel. D’un coup de genou dans les parties de J.S., R.P. se libère. Projeté en arrière, J.S. vient heurter un hublot. Derrière, c’est l’espace noir et infini, brrr…Heureusement, des amis de la NASA nous ont affrété, off the record, un spacionnef muni de verres au titanium, à toute épreuve…Un énorme sifflement se produit tandis qu’un air glacé jaillit. Des dizaines d’éclats de verre pulvérisé voltigent dans un fracas assourdissant. « Vous avez du feu les gars ? » questionne Roger. En ouvrant mes yeux, je découvre celui-ci, de l’autre côté de l’ouverture… « Fait frisquet, magnez-vous ! »Justin enjambe le hublot et saute. « Sorry ! That’s only business…Nothing personal ! » Au Nouveau-Mexique où s’élève la Showoff Mansion (qu’en définitive nous n’avons jamais quitté si je songe à notre transfert, les yeux bandés, vers « la station de lancement. ») la température était effectivement fraîche, ce soir-là. Une fois de plus, tout s’est conclu sur Terre par une party. N’appartenons-nous pas tous à une seule grande famille ? Celle du business.

                                                                                                                                          HERVÉ LEITNER

  (Paru dans «Double»)

 

 

Bookmark and Share

Pas de commentaires. Réagissez. »

RSS Flux de commentaires pour cet article.

Réagissez à cet article

Copyright © Hervé Leitner, concepteur-rédacteur publicitaire
LePouvoirDesIdees.com, tous droits de reproduction réservés.