LA FAMILLE EST UN ROMAN

 

À part l’amour, peu de thèmes ont autant inspiré les écrivains que la famille. Buddenbrook, Karamazov, Forsyte : ces noms de famille imaginaires ne sont-ils pas aussi illustres que ceux de leurs géniteurs ? De Balzac à Mauriac, de Dostoïevski à Philip Roth, de Thomas Mann à Isaac Bashevis Singer en passant par Gide, la généalogie est innombrable. Inévitablement arbitraire, la sélection suivante a privilégié le choix de la plus grande diversité possible. France, Allemagne, Amérique, Inde et Japon : autant de voix, au féminin et au masculin, pour raconter la famille. Racisme, cupidité, passions, pesanteurs parentales, oppression féminine, violences urbaines, bonheurs et blessures… Une histoire de famille ne s’écrit pas sans écrire le monde qui l’entoure.

 

Michael Krüger

Histoires de famille

Nouvelles (traduites de l’allemand), éditions du Seuil

 

Dans la famille Livre, je demande l’« écrivain-éditeur-journaliste littéraire ». Exerçant ces trois métiers, Michael Krüger était le mieux placé pour décrire la république des lettres allemande. Et au championnat de l’humour foutraque, son recueil de nouvelles devrait remporter tous les lauriers.

Que devient le livre aujourd’hui dans notre « télexistence » ? To sell or not to be semble la première réponse. Exemple, cet « auteur » qui narre en quatorze volumes la totalité des péripéties de sa famille, promue actionnaire d’une entreprise littéraire florissante. Un labeur épuisant ? « C’était seulement parce qu’il me permettait de me tenir éloigné de ma famille, sinon de l’humanité en général. » Si le livre reste une grande famille, l’auteur sera le moins qualifié pour défendre son œuvre, celle-ci dépendant des avis des commerciaux des maisons d’édition, seuls juges de son adéquation aux « attentes du marché ». Derrière le talent de la dérision, il y a la férocité du diagnostic. Celui du règne télévisuel, du conformisme et de la démagogie. Une tyrannie marketing, résumée par cette insulte suprême : « Vous êtes un invendu ! »

 

Catherine Cusset

La Haine de la famille

Roman, éditions Gallimard

 

La famille comme un grand cirque. Le père : « Il crie parce qu’elle chuchote et qu’il n’entend pas. » La fille : « Mais, papa, arrête de crier, je travaille, j’essaie de me concentrer, c’est pénible ! » « Je ne crie pas », hurle-t-il. La mère : « Elle est en train de préparer le dîner, un dîner de plus pour six personnes dont aucune des cinq autres ne l’aide. » La famille ? Un deuxième travail à temps complet, surtout pour la mère. « Elle hait la famille et ne cesse de le clamer. Elle se demande comment elle a pu faire quatre enfants. Elle déteste le bruit, le nombre, les querelles, les fêtes, les dîners familiaux, les repas à préparer, les six sandwiches à tartiner avant chaque départ en vacances, cette fête abominablement commerciale qu’est Noël, les vacances qui n’en sont pas puisqu’on se retrouve tous ensemble… » Un sentiment de « vide » l’accable-t-elle ? Normal : elle aimerait n’écouter que France-Culture en permanence et refuse l’« engrenage biologique de cette machine à vivre sans penser qui soulage de la difficulté de vivre ». D’ailleurs, elle « déteste les bébés, les seuls qu’elle ait jamais aimés étaient les siens mais tous les autres l’insupportent avec leurs odeurs de caca, leurs cris, le radotage qui les entoure et remplace la conversation ».

Formules fortes, tableaux savoureux, cette chronique se lira comme un album de photos de famille. Avec comme figures majeures les femmes, saisies dans toute la tension de leurs contradictions : entre désirs de séduction, responsabilités familiales et ambitions professionnelles.

  

Murakami Ryû

Lignes

Roman (traduit du japonais), éditions Philippe Picquier

 

Une nouvelle catastrophe nucléaire a eu lieu au Japon. Une autre, après Hiroshima et Nagasaki. L’explosion de la bombe a désintégré la famille traditionnelle. Cette « cellule nucléaire », selon les termes consacrés, a volé en éclats pour ne plus laisser que des individus « atomisés ». Des personnes sans attaches ni liens affectifs, ne sachant plus communiquer qu’avec des coups. Une charge composée d’exploitation, de chômage, de misère, d’alcoolisme et de drogue a été pulvérisée. Solitude, angoisse, folie et violence en sont les retombées. La violence, surtout, parce que ses effets se reproduisent comme des mines personnelles. « Je fais subir aux autres ce que ma mère m’a fait subir », explique un sadique. « Son père avait toujours été ambigu dans la manière de gérer les pulsions agressives qu’il nourrissait à l’endroit de son supérieur, et c’était elle et sa mère qui en avaient fait les frais », analyse une victime de sévices domestiques. « Pourquoi les hommes attrapent-ils systématiquement les femmes par les cheveux quand ils les battent ? Son père aussi saisissait toujours Yoshiki ou sa mère par les cheveux quand il les frappait au visage ou quand il leur donnait des coups de pied dans le ventre. »

Des parents qui battent leurs enfants, des maris qui brutalisent leur femme, des fils martyrisant leur père : bienvenue en 2001. Étiqueté comme le Brett Eston Ellis japonais, Murakami Ryû dresse ici un inventaire de pathologies contemporaines. Sous forme de tranches de vie, tout un monde de dérèglements défile. Bouffées délirantes, accès d’agressivité, désirs sado-masochistes : où est la réalité ? Dans les images de la presse people ? Dans celles de ce film ? De cette vidéo ou de ce jeu dont le zapping peuple nos foyers numériques ? De ces récits relatés avec toute la froideur d’un clinicien se dégage un trouble fascinant. Si l’écrivain a une mission, celle-ci n’est-elle pas de décrire le monde présent sous nos yeux ?

 

 

Pascale Kramer

Les Vivants

Roman, Calmann-Lévy

 

« Se pouvait-il qu’il y ait une douleur pire encore que celle d’avoir vu mourir ses enfants ? » Les Vivants auraient pu s’appeler « Les Survivants ». Survivant, ne faut-il pas l’être si l’on ne veut pas se transformer en mort-vivant ? Singulièrement, lorsqu’on ne parvient pas à accomplir son travail de deuil ? C’est pour ne l’avoir pas pu (ou voulu) qu’une jeune femme va entraîner sa famille dans une crise, après la mort accidentelle de ses deux enfants, survenue lors d’un jeu pendant les vacances. Jusqu’à quel point peut-on alors compter sur le soutien que les vôtres sont censés vous offrir ? « La vie l’écorchait où qu’elle se posât et ce tourment, sur lequel elle s’était toujours tue, était hélas impossible à partager. » Les « vivants » sont ceux qui manifesteront une obstinée volonté de continuer, malgré tout. Sa mère, son frère et son mari. « L’idée que c’était désormais chacun pour soi commençait à germer… »

Le roman de Pascale Kramer dépeint une déflagration dont les ondes de choc infiltrent et minent le cours des gestes les plus quotidiens, où imperceptiblement la « lassitude prenant le pas sur la pitié », où tout devient « lentement impossible ». Servi par une écriture aussi sobre qu’intense, qu’illuminent des éclairs de sensualité, Les Vivants déroule le film d’un trauma. Sans fausse pudeur ni angélisme.

 

 

Anita Desai

Le Jeûne et le festin

Roman (traduit de l’anglais), Mercure de France

 

« Manmanetpapa. Mamanpapa. Papamaman. On avait peine à croire qu’ils aient jamais eu d’existence distincte, qu’ils aient été des entités distinctes, et non pas mamanpapa d’un seul trait. » Est-ce sa myopie qui fait parler ainsi Uma ? Ou sa simplicité d’esprit ? Pourquoi les parents ne seraient-ils pas perçus, eux aussi, sous les traits d’une créature fabuleuse dans un pays où certaines divinités possèdent plusieurs bras et jambes, à savoir l’Inde ? Dans ce « sous-continent » où, rappelle sa mère : « De mon temps, dans ma famille, on ne donnait pas de sucreries, de noix, de bonnes choses à manger aux filles », les traditions ont la peau dure. Le problème d’Uma est double. Un : elle est une fille. Deux : la beauté ne la caractérise pas. Autant dire que sa valeur avoisine le zéro sur le marché des mariages arrangés par les parents. Mais qu’advient-il à Anamika, la jolie cousine mariée ? Elle « passait ses journées dans la cuisine à préparer des repas pour sa belle-famille qui était si nombreuse qu’il y avait plusieurs services – on servait d’abord les hommes, puis les enfants, et enfin les femmes ». Marchandise, servante ou esclave : plus qu’un énième réquisitoire contre la condition des femmes en Inde, Le Jeûne et le festin nous raconte comment les choses les plus absurdes et les plus injustes sont vécues comme les plus normales, pour être finalement acceptées. Mais, loin de tout ethnocentrisme, l’aliénation ne concerne pas seulement les « autres ».

Le roman d’Anita Desai (elle-même à moitié indienne) se révèle particulièrement brillant dans la mise en regard que le portrait d’une Amérique moyenne introduit. Parce qu’il est un garçon et que, par conséquent, il jouit du droit d’étudier et de voyager, Arun va découvrir un pays à bien des égards « spécial ». Une Amérique abrutie de conformisme, névrosée et boulimique, droguée au shopping et à la télévision, dont le jogging métaphorise la seule fuite permettant d’échapper au vide d’un défilé ininterrompu de parkings, de centres commerciaux, de galeries marchandes et de coquets pavillons, tous semblables. Le « festin », tant promis, aura là un goût de nausée.

 

Dorothy West

Le Mariage

Roman (traduit de l’anglais), éditions Le Serpent à plumes

 

« Ils étaient au Nord. Révolue, la corde des lynchages. Disparues, les croix en flammes. Fini de marcher dans le caniveau pour laisser la place au premier Blanc venu. Plus de ces appellations familières, “Tata Mary” ou “Oncle Tom”. Terminé, de mourir par manque de médecin ; oubliés, les enfants ignares qui usaient leur dos dans les champs pendant que la cloche de l’école appelait les enfants des Blancs. »

Du Sud esclavagiste au Nord raciste, des champs de coton aux ghettos de New York, jusqu’à une île résidentielle réservée aux nantis, voici l’histoire d’une famille de la haute bourgeoisie noire. Une généalogie de l’ascension sociale et de la libération. Saga remarquable où l’on verra deux couleurs se mélanger ainsi que des hommes et des femmes s’aimer en franchissant la « ligne de démarcation ». Cette barrière qui sépare le Blanc du Noir comme le riche du pauvre ne résistera pas ici aux assauts de la passion. Sangs mêlés, « mariages mixtes » et métissage affronteront préjugés et interdits pour subvertir un monde qui n’en a pas fini avec ses discriminations. Et ses fantasmes (« pureté », « différence », « souillure », etc.). Qui suis-je ? semblent se demander plusieurs des personnages de cette fresque. Une couleur ? Une classe ? Un nom ? Et mes sentiments ? « Moi, quand je me pince, je ne sens pas la couleur. Je sens juste la douleur. » Tout est dit ou presque dans la réflexion que cette jeune femme noire adresse à sa sœur, si claire de peau qu’elle passe pour une Blanche. Dès lors, seule importe la conscience que l’on se fait de son identité. Mais celle-ci est-elle libre et personnelle ou bien est-elle héritée d’une histoire et produite par une situation sociale donnée ? « Il ignorait tout de ce sentiment aveugle aux préjugés de couleur, de race, de classe sociale ou de religion, ainsi qu’à mille autres critères étrangers à la passion amoureuse mais inhérents au mariage. »

Une peau s’enflamme pour une autre et le désir consume les corps comme les idées reçues. Profondeur psychologique, ampleur de construction, ironie mordante et résonances bibliques : un roman passionnant.

 

Emmanuel Bove

Le Beau-Fils

Roman, éditions Le Passeur

 

« Elle aimait Jean-Noël, mais elle avait trop entendu parler, au cours de son existence, de la valeur de l’argent, de la difficulté de le gagner pour ne pas appréhender d’abandonner sa famille pour un homme qui ne possédait rien. » Voilà l’histoire d’un homme qui court littéralement après une famille. Pas celle dont il est issu, dont il a honte et qu’il fuit. Non, il poursuit sa belle-famille, celle qui a connue, enfant, durant le second mariage de son père, et qui le rejette après la mort de ce dernier. Cette si bien nommée « belle-famille » n’a de cesse de se débarrasser de cet « étranger », témoignage gênant d’une mésalliance entre deux milieux distincts, l’un modeste, l’autre fortuné, et preuve honteuse d’une erreur de jeunesse de la veuve. Cette femme, la belle-mère, sera l’obsession de son beau-fils. Une illusion en face de laquelle sa première femme, sa maîtresse et sa seconde femme ne pèseront rien. « Vous ne savez pas discerner qui vous aime de qui ne vous aime pas », lui dit-on un jour. Mais que valent les conseils ?

Le Beau-Fils, la plus autobiographique des œuvres de son auteur, dévoile la part ordinaire d’inhumanité à l’œuvre en chacun. Théâtre de faux-semblants où vanités et naïvetés se croisent dans un brouillard de méprises, peintures d’existences étriquées, égoïsmes soucieux du sens des convenances afin d’habiller leurs arrière-pensées, inconscience d’un anti-héros acharné à accumuler les faux pas qui le piégeront à l’instar d’une fatalité, tout l’univers bovien est là, brossé avec ce qui faisait sa marque : élégance de la langue, génie d’un pathétique sans pathos et détachement ponctué de traits de laconisme ironique.

 

( Article paru dans « Double » )

 

 

Bookmark and Share

Drolatique

LAURENT LAURENT :

TENUE DE COCHON EXIGÉE.

 

Après le cahier de tendances « Malsapé-Paris » qui passait en revue les loks de la banalité quotidienne, Laurent Laurent, agitateur polymorphe, refait surface avec deux opuscules drolatiques. Dans « Chantier, j’écris ton nom ! », il enfonce le clou en narrant la réfection de son appartement. Une aventure vécue de ses propres mains, relatée avec une précision maniaque jubilatoire. Dress-code : la « tenue de cochon ». soit un bleu de travail roots, c’est-à-dire soigneusement salopé par les stigmates du plâtre, de la peinture et de la plomberie. Avantage : « Personnellement je fais partie de ceux qui démissionnent vestimentairement. » Inconvénient : « Qui faisant un chantier, n’a pas rencontré chez un détaillant une de ses relations mondaines alors qu’il était habillé en cochon ? » La « leçon » de bâtiment prend l’allure d’une épopée de l’ordinaire, pimentée d’observations philosophico-cocasses, genre « j’étais nu sous mes vêtements.». Heureusement la plume de Laurent Laurent caresse mieux qu’une truelle.                                                      

                                                                                                                                HL

« Chantier, j’écris ton nom ! », suivi de « Pour en finir avec la papeterie », éditions du Seuil. Également chez le même éditeur, « Six mois au fond d’un bureau ».

 

(Paru dans Dépêche Mode n°147, avril 2001)

 

Bookmark and Share

idées drôles et fixes

 

Qu’est-ce qu’une idée drôle ? Une idée dont la singularité dérange à  ce point le sens commun qu’elle ne peut provoquer que le rire. Quand de surcroît, il s’agit d’idées fixes, il y a des chances pour que vous soyez face à l’une des nouvelles de  Jean-Marc Aubert, dont le recueil L’Encombré succède à un premier roman (Aménagements successifs d’un jardin à C… en Bourgogne, Albin Michel, 1983).

« La dérision était son arme favorite et terrible. » Tel est bien le propos. Quel genre d’écrivain est-on, lroque sans avoir écrit un seul livre, on n’œuvre que pour sa future biographie ? Quel genre de critique d’art est-on lorsqu’on élit domicile dans la cave riche en bourgognes, d’un peintre conceptuel ?

Si vous avez le goût des paradoxes, un faible pour les mythomanes, les fétichistes et les maniaques, ce réjouissant catalogue de la lubie est fait pour vous. Où sommes-nous ? Dans un OVNI littéraire. Tant il est vrai que le talent de Jean-Marc Aubert ouvre une contrée où aucun panneau n’est vraiment indicateur. (Queneau ? Roussel ? Allais ? Duchamp ? Devos ?)

Une écriture dont l’élégance va jusqu’à se moquer d’elle-même, un style insidieusement trop raisonnable, une savoureuse distance grâce à laquelle l’absurde déploie tous ses charmes, un dynamitage chirurgical des jargons de la création moderne (littéraire et picturale), une progression méthodique du délire sur un mode anodin : la logique imperturbable du décalage a trouvé ici un orfèvre. Un esprit moderne, sans doute. 

                                                                                                                               HL

 

L’encombré, Jean-Marc Aubert, Presses de la Renaissance.

(Le Monde, octobre 1991)

                           

Bookmark and Share

Copyright © Hervé Leitner, concepteur-rédacteur publicitaire
LePouvoirDesIdees.com, tous droits de reproduction réservés.